Andrea Mulhausen

(Etats-Unis) – Coordinatrice du Centre Chirurgical du Honduras
1 juin 2010 – Honduras

Alors que mon séjour au Honduras est sur le point de s’achever, j’essaie de faire le point sur mon expérience en tant que volontaire et sur ce que j’ai appris. Je veux emballer et étiqueter cette réflexion, comme un album photo que je pourrais feuilleter les soirées fraîches du Minnesota, une tasse de chocolat chaud à la main et une couverture sous le nez, sur un fauteuil confortable au coin du feu. Malheureusement, cet album photo serait trop volumineux. Il devrait comporter des articles de journaux, des conversations, des trajets de bus et des nuances qui ne pourront jamais être figées. Il contiendrait des frustrations, des peurs et des émotions plus lourdes que je n’aurais imaginé, mais toutes empreintes de moments de pur bonheur et d’extase, avec des sourires et des gloussements à faire fondre. Il montrerait la transformation lente mais irréversible d’Andrea pendant son séjour au ranch, puis un grand nombre de pages vides à compléter avec la suite de mon développement. A mon grand regret (et aussi pour mon plus grand bonheur), il serait peu concluant. Je ne peux emballer mon expérience ici, pas plus que je ne peux arrêter le temps. Il y a trop de pièces à assembler, trop d’expériences à raconter et j’imagine que je continuerai à y penser jusqu’à la fin de mes jours. Ceci étant dit, je suis heureuse de partager avec qui veut l’écouter, des instants de mon expérience.

La partie la plus gratifiante et difficile de mon « travail » au ranch a été de travailler avec les enfants. Je travaille dans le foyer des filles âgées de 9 à 11 ans tous les soirs et 1 week-end sur deux. J’aide les aides-soignantes du mieux que je peux. En fonction de leurs besoins, je coiffe les filles, je sers les repas, j’aide les filles à faire leurs devoirs, j’écoute leurs problèmes (ou tout ce qui peut passer par la tête d’une fille de 10 ans) ou je danse sur les chansons de Fanny Lu ou Michael Jackson. Bien sûr, tout le temps passé avec ces filles m’a permis de créer des relations délicates et précieuses. Le passé des filles est ponctué de mauvais traitements, d’abandons, de pertes et de souffrances. Je ne connais pas ces informations, ni ne souhaite les connaître, parce qu’en fin de compte, mon rôle consiste à les aimer, peu importe leur passé. Je n’ai pas de compétences particulières à offrir, je ne suis pas non plus suffisamment avisée pour dire les choses au moment voulu. Mais je suis là pour parler avec elles, les embrasser, leur lire des histoires et les border. Ce n’est pas toujours facile, car comme tous les autres volontaires, je ne suis là que pour un an. Nous ne sommes pas considérés de la même façon que les aides-soignants (et à juste titre) et chaque enfant réagit différemment en fonction de notre statut. Certains nous offrent immédiatement leur sympathie et patience (la plupart des volontaires ne maîtrisent pas parfaitement l’espagnol, moi y compris) et d’autres vous insultent tous les jours et vous regardent d’un air condescendant, sans jamais vous décrocher un sourire. La plupart adoptent des comportements mitigés et j’ai passé énormément de temps à essayer de prouver aux filles qu’elles pouvaient me faire confiance. A deux mois du départ, je n’arrive pas à m’imaginer combien ce sera difficile.

En plus d’aider les enfant, chaque volontaire est affecté à une fonction spécifique au ranch. Je travaille au Centre Chirurgical, un bâtiment magnifique rempli d’espoir et de potentiel. Un jour, ce bâtiment sera opérationnel à 100 %, et sera ouvert toute l’année dans le seul objectif de servir les honduriens et de les sortir de la pauvreté. Nous espérons offrir des traitements chirurgicaux abordables mais aussi former les honduriens et américains ; faire du centre une plateforme de communication, de collaboration et d’apprentissage, entre la communauté médicale hondurienne, américaine et européenne. Actuellement, le centre est géré sous forme de brigades, mot que je déteste en raison de sa connotation militaire et impérialiste. Même s’il y a des similitudes (ce serait difficile de gérer 40 personnes sans une organisation structurée), l’esprit de nos brigades médicales est uniquement tourné vers le service, l’apprentissage et la compassion.

Mais les brigades médicales n’interviennent que ponctuellement, le reste du temps étant consacré au développement et à l’organisation du Quirófano (centre chirurgical) et de son infrastructure. Etant la seule personne à travialler toute l’année au centre, ma fonction consiste à passer d’une priorité à l’autre. Pendant des mois, je me suis consacrée à l’obtention d’un agrément pour l’exercice des services médicaux au ranch. Même aux Etats-Unis, cette procédure est fastidieuse, mais ici, c’était presque impossible. Pour tous ceux qui y ont participé, notre patience et notre endurance ont été mises à rude épreuve et la signature de l’agrément a été un immense soulagement. Une fois l’agrément obtenu, j’ai commencé à travailler sur d’autres projets : la construction d’un réservoir à eau indépendant pour l’autoclave, en relation avec les mebmres locaux de la Croix Rouge, la préparation de formulaires de consultation plus synthétiques, etc. Puis le temps est venu de préparer la brigade chirurgicale du mois de mars, d’organiser la logistique et de régler les détails de dernière minute pour que la semaine de consultation se passe correctement.

Depuis le mois de mars, mon rôle a changé. Je travaille toujours à la concrétisation du centre chirurgical, conformément à la vision de ses directeurs, mais je coordonne aussi les visites et je prépare l’arrivée des nouveaux volontaires au mois de juin. Le travail avec les visiteurs permet de mettre en valeur une autre partie du ranch que je voyais de loin, depuis le centre chirurgical. Dans la maison des visites, je peux observer les embrassades que reçoivent les enfants de la part de personnes issues du monde entier. Lorsque de nouveaux visiteurs arrivent, je leur montre la propriété et les présente aux personnes qui me sont chères, je réponds aux questions et j’observe comment le ranch les envoûte, comme il m’a envoûté.

Je n’oublierai jamais « les instants » de ma vie comme volontaire. Je continue à les trier et à les regarder sous différents angles. Les capacités que j’ai développées ici m’accompagneront tout au long de ma vie, notamment la patience, l’indépendance, l’auto-motivation, la capacité à résoudre rapidement des problèmes, et ma maîtrise de l’espagnol. Mais ce que j’apprécie le plus, c’est le caractère irrésolu de ces qualités qui feront partie de moi. Cela a été une expérience unique et qui m’a changée inexorablement.

Andrea Mulhausen
Coordinatrice du Centre Chirurgical